
Par Marc Schneider Fondateur et rédacteur d’Observateur de la Vie et la Science, magazine indépendant
Article publié le 14/09/2026 13:45
Depuis l’arrivée massive de l’intelligence artificielle dans notre quotidien, une inquiétude revient régulièrement : à force de demander à une machine de rédiger, chercher, calculer ou nous aider à réfléchir, allons-nous finir par perdre certaines de nos propres capacités ? La question mérite d’être posée. Mais affirmer simplement que « l’IA rend bête » est probablement une manière beaucoup trop simpliste d’aborder une transformation technologique aussi importante.
La question est loin d’être anodine. En seulement quelques années, l’intelligence artificielle est passée d’une technologie encore relativement abstraite pour une grande partie du public à un outil accessible presque instantanément depuis un ordinateur ou un téléphone. Il est désormais possible de lui poser une question, de lui demander une explication, de travailler sur un texte, de développer une idée, d’apprendre à utiliser un logiciel ou encore de chercher une solution à un problème.
Cette évolution extrêmement rapide suscite naturellement des interrogations. Certains craignent que nous prenions progressivement l’habitude de déléguer notre réflexion aux machines. À force d’obtenir des réponses immédiatement, aurions-nous moins envie de chercher par nous-mêmes ? Notre mémoire, notre créativité ou notre esprit critique pourraient-ils finir par être moins sollicités ?
Ces inquiétudes méritent d’être étudiées sérieusement. Mais elles conduisent parfois à une conclusion beaucoup plus radicale : utiliser régulièrement l’intelligence artificielle nous rendrait tout simplement moins intelligents.
Une telle affirmation mérite pourtant d’être nuancée. Car utiliser un outil pour nous aider à réfléchir ne signifie pas nécessairement arrêter de réfléchir. Tout dépend de ce que nous lui demandons, de la manière dont nous utilisons ses réponses et surtout de la place que nous décidons de conserver dans le raisonnement.
Une personne qui demande à une intelligence artificielle de produire systématiquement son travail sans chercher à comprendre ce qu’elle obtient ne l’utilise pas de la même manière qu’une personne qui s’en sert pour confronter ses idées, découvrir de nouvelles pistes, demander des explications, vérifier un raisonnement ou apprendre quelque chose qu’elle ne connaissait pas.
L’intelligence artificielle peut-elle réellement diminuer certaines de nos capacités, ou sommes-nous en train d’assister à une nouvelle transformation de notre manière d’apprendre, de créer et de réfléchir ?
C’est probablement là que se trouve la véritable question.
Une inquiétude qui accompagne souvent les nouvelles technologies
L’histoire récente est remplie d’innovations qui, au moment de leur apparition ou de leur démocratisation, ont suscité des inquiétudes concernant nos capacités intellectuelles et notre manière de vivre.
À chaque grande évolution technologique, une même question semble revenir sous une forme différente : en confiant certaines tâches à une machine, risquons-nous de perdre progressivement la capacité de les accomplir nous-mêmes ?
La calculatrice, par exemple, a profondément transformé notre rapport au calcul. Lorsqu’elle s’est installée dans les écoles et dans la vie quotidienne, certains ont craint que son utilisation encourage les élèves à ne plus apprendre à calculer par eux-mêmes. Pourquoi mémoriser certaines opérations ou apprendre à effectuer un calcul complexe lorsque quelques touches permettent d’obtenir immédiatement le résultat ?
Pourtant, la calculatrice n’a pas fait disparaître les mathématiques. Elle a surtout permis d’automatiser certaines opérations afin de consacrer davantage de temps à la compréhension des problèmes, au raisonnement et à des calculs beaucoup plus complexes. Internet a ensuite provoqué des interrogations comparables.
Avec l’arrivée des moteurs de recherche, une quantité immense de connaissances est devenue accessible en quelques secondes. Il n’était plus nécessaire de retenir chaque information ou de posséder une encyclopédie entière chez soi pour retrouver une date, une définition ou découvrir un sujet.
Cette facilité d’accès a effectivement changé notre rapport à la mémoire. Lorsque nous savons qu’une information peut être retrouvée presque immédiatement, nous pouvons être moins enclins à la mémoriser précisément.
Mais Internet nous a également donné accès à des connaissances auxquelles beaucoup de personnes auraient difficilement pu accéder auparavant. Une personne curieuse d’astronomie, d’histoire, d’informatique ou de mécanique peut aujourd’hui consulter des ressources provenant du monde entier sans quitter son domicile.
Le problème n’est alors plus uniquement de trouver l’information, mais de savoir la sélectionner, la comprendre et vérifier sa fiabilité. Le GPS constitue un autre exemple particulièrement parlant.
Avant sa généralisation, préparer un trajet pouvait nécessiter de consulter une carte routière, mémoriser plusieurs directions et observer davantage les panneaux. Aujourd’hui, quelques secondes suffisent pour obtenir un itinéraire détaillé et être guidé presque jusqu’à la porte de sa destination.
Il est donc raisonnable de se demander si cette assistance permanente peut diminuer certaines habitudes liées à l’orientation.
Mais cela ne signifie pas que le GPS aurait rendu ses utilisateurs moins intelligents. Il a surtout transféré une tâche autrefois réalisée entièrement par l’être humain vers un outil spécialisé. Et lorsqu’un GPS propose une route fermée ou un trajet incohérent, le conducteur doit toujours être capable de regarder son environnement et de remettre en question les indications de la machine.
Puis est arrivé le smartphone.
Lorsqu’il s’est imposé dans notre quotidien, les critiques se sont multipliées : nous allions devenir dépendants de nos écrans, perdre notre capacité de concentration, ne plus communiquer normalement ou encore ne plus savoir vivre sans technologie. Certaines de ces préoccupations ne sont d’ailleurs pas absurdes. Les notifications permanentes, les réseaux sociaux ou la consultation compulsive d’un écran peuvent réellement perturber l’attention et modifier nos habitudes.
Mais là encore, réduire le smartphone à un appareil qui aurait simplement « rendu les gens moins intelligents » ferait oublier tout ce qu’il a également rendu possible. Un seul appareil peut aujourd’hui servir de téléphone, appareil photo, GPS, bibliothèque, dictionnaire, traducteur, agenda, lecteur de musique, outil de travail et moyen d’accéder à une quantité gigantesque de connaissances.
Le smartphone n’a donc pas seulement supprimé certaines habitudes : il en a créé de nouvelles. C’est probablement l’une des constantes de l’histoire technologique. Lorsqu’une machine prend en charge une tâche autrefois réalisée par l’être humain, certaines compétences peuvent être moins sollicitées. Mais d’autres apparaissent ou deviennent plus importantes.
Nous mémorisons peut-être moins certains renseignements, mais nous devons apprendre à naviguer dans une quantité considérable d’informations. Nous utilisons davantage le GPS, mais nous pouvons voyager dans un endroit inconnu beaucoup plus facilement.
Nous effectuons certains calculs avec une machine, mais nous pouvons consacrer notre attention au raisonnement qui se trouve derrière ces calculs. Une capacité moins sollicitée ne signifie donc pas automatiquement une intelligence qui diminue. Et c’est précisément ici que l’intelligence artificielle vient bouleverser une nouvelle fois le débat.
Car l’IA possède une particularité qui la distingue des outils précédents. Une calculatrice nous donne principalement le résultat d’un calcul. Un GPS nous indique un itinéraire. Un moteur de recherche nous aide à retrouver des informations. Une intelligence artificielle générative peut, elle, dialoguer avec nous.
Elle peut expliquer un concept de plusieurs manières, rédiger un texte, résumer un document, traduire, analyser des informations, proposer des idées, écrire du code informatique, argumenter, répondre à nos objections et participer à une réflexion qui évolue au fil de la conversation (Comme exemple que j’aime bien faire, c’est faire certaines images que j’ai mis dans certains articles de mon magazine proviennent de L’IA).
Nous ne lui confions donc plus seulement une opération mécanique. Nous pouvons désormais lui confier une partie d’une activité que nous considérions jusqu’ici comme profondément humaine : la manipulation des idées et du langage. C’est ce qui rend les inquiétudes actuelles autour de l’intelligence artificielle compréhensibles. Mais c’est également ce qui rend les comparaisons simplistes dangereuses.
La véritable question n’est peut-être pas de savoir si une nouvelle technologie nous fait automatiquement perdre de l’intelligence. Elle serait plutôt de comprendre quelles capacités nous risquons de moins exercer, quelles nouvelles capacités nous allons devoir développer et comment conserver notre autonomie lorsque les outils deviennent de plus en plus puissants.
Car si l’histoire de la calculatrice, d’Internet, du GPS et du smartphone nous apprend quelque chose, c’est que l’être humain ne cesse pas nécessairement de réfléchir lorsqu’un nouvel outil apparaît.
Il apprend surtout à réfléchir autrement.
Ce que disent réellement les recherches
Face aux nombreuses affirmations concernant les effets de l’intelligence artificielle sur notre cerveau et notre capacité à réfléchir, il est important de regarder ce que les recherches scientifiques montrent réellement. Car entre un titre affirmant que « l’IA nous rend moins intelligents » et les conclusions précises d’une étude scientifique, il peut parfois exister une différence considérable.
Les recherches actuellement disponibles invitent effectivement à la prudence. Certaines montrent que l’utilisation de l’intelligence artificielle peut réduire l’effort cognitif nécessaire pour accomplir certaines tâches. D’autres suggèrent au contraire qu’elle peut soutenir la réflexion, la créativité ou l’apprentissage lorsqu’elle est utilisée d’une manière active.
Surtout, nous manquons encore de recul.
Les outils d’intelligence artificielle générative accessibles au grand public sont relativement récents. Il est donc encore difficile de déterminer précisément leurs conséquences après dix, vingt ou trente années d’utilisation quotidienne. Les premières études sont importantes, mais elles constituent davantage le début d’un immense domaine de recherche qu’une réponse définitive à la question.
Une étude auprès de 319 professionnels
En 2025, des chercheurs de Microsoft Research et de l’université Carnegie Mellon se sont intéressés à une question particulièrement importante : que devient notre pensée critique lorsque nous utilisons une intelligence artificielle dans notre travail ? Ils ont interrogé 319 professionnels utilisant des outils d’intelligence artificielle générative et recueilli 936 exemples concrets de situations dans lesquelles ces personnes avaient utilisé l’IA dans le cadre de leur activité professionnelle.
Les résultats méritent d’être examinés attentivement. Les chercheurs ont notamment observé que lorsque les utilisateurs avaient une confiance importante dans les capacités de l’intelligence artificielle, ils déclaraient exercer moins de pensée critique.
À première vue, ce résultat pourrait sembler confirmer l’idée selon laquelle l’IA nous pousserait à moins réfléchir. Mais l’étude apporte une nuance particulièrement importante. Les chercheurs constatent également que la pensée critique ne disparaît pas nécessairement : elle peut changer de nature. Lorsqu’une intelligence artificielle produit une première réponse, l’utilisateur n’a plus forcément à effectuer lui-même l’intégralité du travail initial. En revanche, de nouvelles tâches apparaissent.
Est-ce que cette réponse est correcte ?, correspond-elle réellement à ce que je voulais obtenir ?, L’information est-elle suffisamment précise ?Dois-je modifier certains éléments ?, puis-je faire confiance aux sources ?, existe-t-il une meilleure manière de présenter le résultat ?
Le travail intellectuel peut ainsi se déplacer de la production vers la vérification, l’évaluation et l’intégration du contenu produit par l’intelligence artificielle. Les auteurs parlent notamment d’un déplacement vers la vérification de l’information, l’intégration des réponses et la supervision de la tâche.
Ce point est fondamental. Si une machine réalise une partie du travail, cela ne signifie pas automatiquement que toute activité intellectuelle disparaît. Mais cela signifie que l’être humain doit apprendre à exercer son jugement à un autre endroit du processus. Et l’étude met également en évidence un risque : lorsque l’utilisateur fait trop confiance à la machine, cette vérification peut justement diminuer.
Le danger ne serait donc pas seulement d’utiliser une intelligence artificielle. Il serait de commencer à penser :
« Puisque l’IA l’a dit, cela doit être vrai. »
L’étude du MIT qui a beaucoup fait parler
Une autre recherche publiée en 2025 par le MIT Media Lab a suscité énormément de réactions. Son titre lui-même était particulièrement évocateur : Your Brain on ChatGPT. Les chercheurs ont demandé à des participants de rédiger des essais en les répartissant dans différentes conditions.
Certains pouvaient utiliser un modèle de langage, d’autres avaient accès à un moteur de recherche, enfin, un troisième groupe devait rédiger sans utiliser ces outils. Pendant l’expérience, les chercheurs ont notamment utilisé l’électroencéphalographie, ou EEG, afin d’observer certains aspects de l’activité cérébrale des participants.
Les résultats ont montré des différences entre les groupes dans les schémas de connectivité neuronale observés pendant la tâche. Le groupe travaillant sans outil présentait notamment une connectivité plus importante dans certaines mesures que celui utilisant un modèle de langage. Les chercheurs ont également observé des différences concernant l’engagement dans la tâche et la capacité des participants à se souvenir de certains éléments de leurs propres textes.
Ces observations sont intéressantes.
Elles soulèvent une véritable question : lorsque nous confions immédiatement la production d’un texte à une intelligence artificielle, sommes-nous aussi profondément engagés dans sa construction que lorsque nous devons élaborer nous-mêmes chaque idée et chaque phrase ?
Mais il faut également regarder attentivement les limites de l’expérience. Au total, 54 personnes ont participé aux trois premières sessions et seulement 18 ont poursuivi la quatrième session. Nous parlons donc d’une étude expérimentale relativement limitée, réalisée autour d’une activité bien particulière : rédiger des essais.
Elle ne permet pas de mesurer directement l’intelligence générale d’une personne.
Elle ne démontre pas non plus qu’une personne utilisant régulièrement ChatGPT pendant plusieurs années deviendra progressivement moins intelligente. Elle montre plutôt que, dans les conditions étudiées, la manière dont le cerveau s’engage dans une tâche peut différer selon l’outil utilisé. Cette distinction est essentielle.
Une activité cérébrale différente ou une connectivité plus faible dans certaines mesures pendant une tâche ne signifie pas automatiquement une diminution permanente de l’intelligence. Il faudrait notamment disposer de recherches beaucoup plus longues, portant sur davantage de personnes et sur des usages beaucoup plus variés pour pouvoir répondre sérieusement à cette question.
Une expérience n’est pas une vie entière
Il existe également une difficulté fondamentale lorsqu’on étudie l’intelligence artificielle. Utiliser ChatGPT pour rédiger un essai n’est qu’une utilisation parmi une quantité presque infinie d’autres. Une personne peut utiliser une IA pour obtenir immédiatement un devoir terminé sans chercher à comprendre son contenu.
Une autre peut utiliser exactement le même outil pour demander une explication supplémentaire sur un concept qu’elle ne comprend pas. Une troisième peut lui présenter son propre raisonnement et lui demander d’en rechercher les erreurs. Une quatrième peut apprendre à programmer en lui demandant pourquoi une ligne de code ne fonctionne pas.
Une cinquième peut s’en servir pour comparer plusieurs hypothèses avant de poursuivre ses propres recherches. Dans toutes ces situations, nous pouvons dire que la personne « utilise l’intelligence artificielle ». Mais cognitivement, les activités sont extrêmement différentes.
C’est précisément pourquoi il est difficile de répondre par un simple oui ou non à la question : « L’IA nous fait-elle moins réfléchir ? » Il faudrait plutôt demander :
« Quel usage de l’IA, pour quelle tâche, dans quelles conditions et avec quel niveau d’implication de l’utilisateur ? »
Une revue de 67 études apporte une vision plus large
Une revue systématique publiée en 2026 dans la revue Computers and Education: Artificial Intelligence permet justement d’élargir le regard.
Les chercheurs ont analysé 67 études empiriques publiées entre 2022 et 2025 concernant l’utilisation de ChatGPT dans l’enseignement supérieur et ses effets sur la pensée critique et créative. Et leurs conclusions sont particulièrement intéressantes parce qu’elles ne correspondent ni au discours selon lequel l’intelligence artificielle détruirait nécessairement nos capacités intellectuelles, ni à l’idée inverse selon laquelle elle les améliorerait automatiquement.
Les chercheurs constatent que ChatGPT peut soutenir le développement cognitif lorsqu’il est utilisé dans des dispositifs pédagogiques qui poussent l’étudiant à chercher, réfléchir, argumenter et contrôler son propre apprentissage.
L’outil peut notamment contribuer à la génération d’idées, au raisonnement argumentatif et à certaines formes de réflexion sur son propre raisonnement.
Mais ce bénéfice dépend fortement de la manière dont l’intelligence artificielle est intégrée dans l’apprentissage.
Si l’étudiant utilise simplement l’IA pour produire la réponse à sa place, le risque de délégation cognitive devient beaucoup plus important. Cette distinction rejoint finalement les conclusions d’autres travaux : l’IA peut aussi bien devenir un raccourci permettant d’éviter la réflexion qu’un outil permettant de l’approfondir. Tout dépend de la manière dont elle intervient dans le processus.
Une technologie peut diminuer l’effort sans diminuer automatiquement les capacités
Il existe ici une confusion qu’il est important d’éviter.
Réduire l’effort nécessaire pour accomplir une tâche n’est pas automatiquement équivalent à réduire l’intelligence de celui qui l’accomplit.
Prenons un exemple simple.
Une personne utilisant une calculatrice pour effectuer une multiplication complexe fournit évidemment moins d’effort de calcul mental qu’une personne réalisant l’opération entièrement sur papier. Pourtant, cela ne suffit pas à conclure que la première personne est devenue moins intelligente. La vraie question serait plutôt de savoir si elle reste capable de comprendre l’opération, de détecter un résultat manifestement impossible et de résoudre certains problèmes sans l’outil lorsque cela devient nécessaire.
Le même raisonnement pourrait s’appliquer à l’intelligence artificielle.
Si elle permet d’éviter certaines tâches répétitives afin de consacrer davantage de temps à l’analyse, à la vérification ou à la création, la diminution de l’effort sur une partie de la tâche n’est pas nécessairement négative.
En revanche, si l’utilisateur cesse progressivement de comprendre ce qu’il fait parce que l’intelligence artificielle accomplit systématiquement chaque étape à sa place, la situation devient différente. C’est cette frontière que la recherche doit désormais essayer de mieux comprendre.
Ce que la science ne peut pas encore nous dire
Il faut enfin reconnaître quelque chose d’essentiel : nous ne connaissons pas encore les conséquences à très long terme d’une utilisation quotidienne de l’intelligence artificielle générative. Nous pouvons étudier les performances d’étudiants ou de professionnels. Nous pouvons mesurer leur effort cognitif pendant certaines tâches.
Nous pouvons comparer différentes méthodes d’apprentissage. Mais les grands modèles de langage tels que nous les connaissons aujourd’hui ne sont utilisés massivement par le grand public que depuis quelques années.
Il est donc impossible de disposer aujourd’hui d’une étude observant les conséquences de trente années d’utilisation quotidienne de ces outils. Certaines inquiétudes pourraient se confirmer. D’autres pourraient être exagérées.
Et de nouvelles compétences pourraient apparaître auxquelles nous accordons encore peu d’importance aujourd’hui : savoir dialoguer avec une machine, formuler correctement un problème, vérifier une réponse générée, confronter plusieurs sources ou reconnaître les limites d’un modèle.
La recherche devra donc continuer à suivre ces évolutions. Mais les connaissances disponibles permettent déjà d’écarter une conclusion beaucoup trop simpliste. La science ne dit pas aujourd’hui : « Utiliser une intelligence artificielle rend bête. » Elle nous dit quelque chose de beaucoup plus intéressant :
l’effet de l’intelligence artificielle sur notre manière de réfléchir dépend fortement de la façon dont nous l’utilisons.
Une IA utilisée comme substitut permanent à l’effort intellectuel peut favoriser une forme de passivité. Une IA utilisée pour questionner, apprendre, vérifier, confronter des idées et approfondir un raisonnement peut au contraire devenir un outil intellectuel particulièrement puissant. Autrement dit : le problème pourrait être moins l’utilisation de l’IA que la manière dont nous l’utilisons.
Réfléchir avec une IA ou lui demander de réfléchir à notre place ?
La différence est fondamentale.
Demander : « Fais mon travail et donne-moi directement la réponse » n’engage évidemment pas les mêmes capacités que :
« Voici mon raisonnement. Cherche les failles, donne-moi des contre-arguments, vérifie mes informations et aide-moi à améliorer mon idée. » Dans le second cas, l’utilisateur reste acteur. Il questionne. Il choisit. Il contredit éventuellement l’IA. Il compare les réponses avec d’autres sources. Il peut même repérer une erreur et demander à la machine de recommencer son analyse.
L’intelligence artificielle devient alors moins un substitut à la réflexion qu’un outil avec lequel réfléchir.
Un aspect souvent oublié : l’autonomie
Le débat autour de l’IA est souvent centré sur l’école et le monde professionnel. Pourtant, il existe une autre dimension dont on parle beaucoup moins.
Pour certaines personnes isolées, en difficulté dans certaines démarches ou simplement à la recherche d’un espace permettant de développer leurs idées, une intelligence artificielle conversationnelle peut constituer un outil particulièrement accessible.
Elle peut aider quelqu’un à comprendre un document compliqué, apprendre quelque chose à son rythme, développer un projet informatique, structurer un texte, préparer une démarche administrative ou simplement mettre des pensées en mots. Cela ne signifie évidemment pas que l’IA doive remplacer les relations humaines.
Mais entre « remplacer l’être humain » et « n’avoir aucune utilité sociale », il existe un immense espace que le débat public oublie parfois. L’UNESCO elle-même défend une approche de l’intelligence artificielle centrée sur l’humain : la technologie devrait servir à renforcer les capacités et l’autonomie humaines plutôt qu’à s’y substituer.
Garder son esprit critique… y compris face à l’IA
Il existe pourtant un risque bien réel : croire une intelligence artificielle simplement parce que sa réponse paraît convaincante.
Une IA peut se tromper. Elle peut interpréter incorrectement une question, utiliser une information dépassée ou produire une explication parfaitement formulée mais néanmoins fausse. L’utilisateur conserve donc une responsabilité essentielle : questionner.
« D’où vient cette information ? », « Quelle est la source ? », « Existe-t-il une autre interprétation ? », « Es-tu certain de ce calcul ? » Ces questions ne constituent pas un échec de l’intelligence artificielle. Elles représentent au contraire une manière intelligente de l’utiliser.
L’outil ne décide pas seul de ce que nous devenons
L’intelligence artificielle peut probablement nous rendre plus passifs si nous lui abandonnons systématiquement chaque effort intellectuel.
Mais elle peut également nous permettre d’explorer des domaines auxquels nous n’aurions jamais eu accès seuls, de confronter nos idées et d’apprendre autrement.
Le véritable débat devrait donc peut-être dépasser la question : « L’intelligence artificielle nous rend-elle moins intelligents ? » Pour poser une question beaucoup plus utile : « Comment utiliser l’intelligence artificielle sans lui abandonner notre propre intelligence ? »
Car une technologie qui réfléchit avec nous n’est pas nécessairement une technologie qui réfléchit à notre place.