France : sommes-nous vraiment égaux devant l’effort ?

Quand le handicap, la fragilité ou simplement la différence suffisent encore à mettre une personne à l’écart

La France porte dans sa devise trois mots connus de tous :

🐓 Liberté, Égalité, Fraternité.

Trois mots magnifiques, présents sur les façades de nos institutions et profondément associés à l’idéal républicain français. Ils expriment une promesse simple : quelles que soient nos différences, chacun devrait pouvoir trouver sa place dans la société et être considéré avec la même dignité.

Mais pour certains citoyens, une question mérite aujourd’hui d’être posée : ces trois principes sont-ils réellement vécus de la même manière par tout le monde ?

Il existe des inégalités que l’on peut facilement mesurer. Elles apparaissent dans les salaires, le patrimoine, le niveau de vie, l’accès au logement ou encore les possibilités professionnelles. Elles produisent des chiffres, des statistiques et des rapports qui permettent d’en observer l’ampleur.

Et puis il existe des inégalités beaucoup plus discrètes. Celles qui ne figurent pas toujours dans un tableau ou dans un bilan annuel. Être ignoré lorsque l’on essaie d’exprimer une idée. Être considéré comme incapable avant même d’avoir pu essayer. Voir certaines portes se fermer parce que l’on ne correspond pas à l’image que les autres se font d’une personne « normale ». Être écarté d’un emploi, d’un projet ou parfois simplement d’une conversation. Sentir que l’on doit constamment prouver davantage que les autres pour que ses capacités soient enfin reconnues.

Pour une personne en situation de handicap, fragile ou simplement perçue comme différente, ces petites mises à l’écart peuvent finir par peser lourd. Prises séparément, certaines peuvent sembler insignifiantes. Accumulées pendant des années, elles peuvent pourtant conduire une personne à perdre confiance, à renoncer à certains projets ou à avoir le sentiment qu’une partie de la société a déjà décidé de sa place à sa place.

Et c’est précisément là que se trouve une contradiction.

Nous parlons beaucoup d’inclusion. Nous affirmons que chacun doit pouvoir participer à la société. Nous encourageons l’autonomie et l’égalité des chances. Mais peut-on véritablement parler d’égalité des chances lorsque certaines personnes doivent d’abord lutter contre le regard que les autres portent sur elles avant même de pouvoir montrer ce dont elles sont capables ? La différence ne signifie pas l’absence de capacités.

Une personne peut avoir besoin d’aide dans un domaine et être particulièrement compétente dans un autre. Elle peut avoir un parcours différent, apprendre autrement, travailler à son propre rythme ou avoir besoin d’un environnement adapté. Rien de cela ne devrait automatiquement déterminer sa valeur, son intelligence, ses ambitions ou ce qu’elle pourrait apporter aux autres. Pourtant, notre société continue parfois à confondre fragilité et incapacité, handicap et absence de potentiel, différence et infériorité.

Cette manière de regarder les personnes peut créer une frontière invisible entre ceux que l’on considère spontanément comme capables de construire leur avenir et ceux auxquels on demande constamment de démontrer qu’ils en sont capables. Une frontière qui ne devrait pas exister dans une société fondée sur l’égalité.

Car être citoyen à part entière ne signifie pas uniquement disposer des mêmes droits sur le papier. Cela signifie également pouvoir être écouté, respecté, encouragé, travailler lorsque cela est possible, développer ses projets, faire ses propres choix et avoir le droit d’essayer — y compris le droit d’échouer comme n’importe qui d’autre.

L’égalité ne consiste pas à prétendre que nous sommes tous identiques. Elle consiste à reconnaître que nos différences ne devraient jamais servir de justification pour déterminer à l’avance la place que chacun mérite dans la société.

C’est de cette forme d’inégalité, moins visible mais profondément humaine, dont nous devons aussi parler.

Sur le papier, l’égalité est là

Depuis la loi du 11 février 2005, le droit français affirme un principe essentiel : une personne en situation de handicap doit pouvoir accéder aux droits fondamentaux reconnus à l’ensemble des citoyens et exercer pleinement sa citoyenneté. Cette loi constitue une étape majeure dans la reconnaissance des droits des personnes handicapées en France. Elle ne concerne pas uniquement l’aide ou l’accompagnement : elle porte une ambition beaucoup plus large, celle de permettre à chacun de participer réellement à la vie de la société.

Accéder à l’éducation, travailler, se déplacer, se loger, accomplir ses démarches, participer à la vie sociale, accéder aux services publics ou simplement pouvoir construire son propre projet de vie ne devraient donc pas être considérés comme des privilèges. Ce sont des droits.

Sur le papier, le principe semble ainsi parfaitement clair : une différence, une fragilité ou un handicap ne devrait pas conduire un citoyen à bénéficier de moins de possibilités qu’un autre. Pourtant, plus de vingt ans après l’adoption de cette loi, une question dérangeante demeure : L’égalité inscrite dans les textes est-elle véritablement devenue une égalité dans la vie quotidienne ?

Car une loi peut reconnaître un droit sans que son application soit immédiatement parfaite dans chaque situation. Entre le principe écrit dans un texte juridique et ce qu’une personne rencontre réellement dans son quotidien, il peut subsister un écart considérable.

Une personne peut théoriquement avoir le droit de travailler et rencontrer pourtant davantage d’obstacles pour accéder à l’emploi. Elle peut avoir le droit de participer pleinement à la société et se retrouver malgré tout confrontée à des lieux difficilement accessibles, à des démarches complexes ou à un manque d’accompagnement. Elle peut surtout disposer exactement des mêmes droits civiques que les autres tout en ayant le sentiment que le regard porté sur elle ne lui accorde pas la même place.

C’est ici que les statistiques deviennent importantes, car elles permettent de dépasser les seules impressions individuelles. Selon des données publiées par la DREES en décembre 2025, environ une personne handicapée de 16 à 64 ans sur trois était en situation de privation matérielle et sociale en 2024, contre environ une personne sur huit dans l’ensemble de la population.

Derrière ces proportions se trouvent des situations très concrètes. La privation matérielle et sociale mesure notamment des difficultés à accéder à certains biens, services ou activités considérés comme nécessaires à des conditions de vie acceptables. Autrement dit, il ne s’agit pas simplement d’un sentiment d’injustice.

Il existe un écart mesurable entre les conditions de vie d’une partie des personnes handicapées et celles de l’ensemble de la population. Et lorsqu’un tel écart persiste plus de vingt ans après une loi dont l’une des grandes ambitions était justement de favoriser l’égalité des droits, des chances et de la participation, il devient légitime de s’interroger.

Cela ne signifie pas que rien n’a été accompli depuis 2005. Des dispositifs ont été créés, des droits ont évolué, l’accessibilité a progressé dans certains domaines et la question du handicap occupe aujourd’hui une place qu’elle n’avait pas nécessairement auparavant. Mais reconnaître les progrès accomplis ne doit pas empêcher de regarder ce qui reste à faire.

Car l’objectif ne devrait pas simplement être de pouvoir dire qu’une personne handicapée possède juridiquement les mêmes droits qu’une autre l’objectif devrait être qu’elle puisse réellement les exercer. Il existe une différence fondamentale entre proclamer l’égalité et permettre à chacun de la vivre.

Une société véritablement inclusive ne peut donc pas uniquement mesurer son progrès au nombre de lois adoptées, de dispositifs créés ou de déclarations prononcées. Elle doit également regarder ce qui se passe après : dans une recherche d’emploi, dans une entreprise, dans les transports, dans les démarches administratives, dans les relations sociales et jusque dans le regard porté quotidiennement sur les personnes considérées comme différentes.

L’égalité juridique constitue le point de départ. Elle ne devrait jamais être considérée comme le point d’arrivée. C’est précisément lorsque l’on quitte les textes pour observer la vie quotidienne que les inégalités deviennent parfois beaucoup plus visibles. Et c’est là que commence une autre question : si les institutions ont une responsabilité, sommes-nous certains que le rejet vient uniquement d’elles ?

Le rejet ne vient pas uniquement des institutions

Il serait cependant trop facile de faire porter l’ensemble de la responsabilité sur l’État, les administrations ou les entreprises. Les institutions peuvent créer des droits, financer des dispositifs, imposer certaines règles d’accessibilité et lutter contre les discriminations. Mais elles ne peuvent pas, à elles seules, transformer immédiatement la manière dont chaque individu regarde celui qui lui semble différent.

Car une partie de l’inégalité se construit également entre citoyens, parfois dans les situations les plus ordinaires de la vie quotidienne. Une personne fragile ou en situation de handicap peut parfaitement avoir des idées, des compétences, des ambitions, une personnalité, des passions et l’envie de participer pleinement à la société. Pourtant, elle peut encore être confrontée à des préjugés qui apparaissent avant même qu’on ait pris le temps de la connaître.

Elle ne pourra pas, ce sera trop compliqué, il vaut mieux faire à sa place, elle n’est pas comme nous, ces phrases ne sont d’ailleurs pas toujours prononcées ouvertement. Elles peuvent devenir des comportements.

On ne propose pas une activité parce que l’on suppose que la personne ne pourra pas la réaliser. On ne lui demande pas son avis parce que l’on imagine qu’elle ne comprendra pas. On décide à sa place en pensant agir pour son bien. On minimise ses projets parce qu’ils semblent trop ambitieux. On écoute ses difficultés, mais beaucoup moins ses idées. Et parfois, on l’écarte avant même d’avoir découvert ce qu’elle était capable de faire.

Toutes ces attitudes ne proviennent pas nécessairement d’une volonté de nuire. Certaines peuvent naître de la maladresse, de la méconnaissance, de la peur de mal faire ou simplement d’idées reçues profondément installées. Mais une bonne intention n’efface pas toujours les conséquences d’un comportement.

À force de vouloir protéger une personne de tout risque, on peut finir par l’empêcher d’essayer. À force de décider ce qui serait raisonnable pour elle, on peut finir par décider de son avenir à sa place. À force de regarder ses difficultés avant ses capacités, on peut finir par ne plus voir la personne elle-même. Voilà peut-être l’une des formes les plus cruelles de l’inégalité : ne jamais avoir l’occasion de montrer ce que l’on est capable de faire.

Car l’égalité ne consiste pas à garantir la réussite de chacun. Personne ne peut promettre à un citoyen qu’il réussira son projet, trouvera l’emploi qu’il souhaite ou réalisera toutes ses ambitions. L’échec fait partie de la vie de chacun. Mais il existe une différence immense entre échouer après avoir eu sa chance et ne jamais avoir eu la possibilité d’essayer parce que d’autres avaient déjà décidé que l’on échouerait.

Une personne handicapée devrait avoir le même droit que n’importe qui de tenter quelque chose, de se tromper, de recommencer, de changer d’avis, de découvrir ses propres limites et parfois même de surprendre ceux qui pensaient savoir ce dont elle était capable. C’est aussi cela, l’autonomie.

Elle ne signifie pas nécessairement tout accomplir seul. Nous dépendons tous, à différents moments de notre existence, des compétences, de l’aide ou de la présence des autres. L’autonomie consiste aussi à pouvoir participer aux décisions qui concernent sa propre existence. Et pour cela, encore faut-il être écouté.

Le handicap ne devrait donc jamais devenir une identité imposée qui efface tout le reste d’une personne. Une personne n’est pas son handicap. Elle possède une histoire, un caractère, des qualités, des défauts, des envies, des connaissances et parfois des compétences que son entourage lui-même peut ignorer. Deux personnes présentant un handicap comparable peuvent d’ailleurs avoir des personnalités, des capacités et des ambitions totalement différentes. Les réduire à une même catégorie revient précisément à oublier ce qui devrait sembler évident : nous restons avant tout des individus.

Cette réflexion concerne également les personnes qui ne disposent pas nécessairement d’une reconnaissance administrative de handicap, mais qui sont considérées comme fragiles, différentes ou ne correspondant simplement pas aux attentes habituelles de la société. Une difficulté sociale, une manière différente de communiquer, un parcours atypique ou un besoin particulier ne devraient pas suffire à retirer à quelqu’un sa crédibilité.

Pourtant, le rejet social peut avoir des conséquences très concrètes. Lorsqu’une personne entend régulièrement que ses projets sont irréalistes, que certaines choses ne sont pas faites pour elle ou qu’elle devrait se contenter de ce qu’on lui propose, elle peut progressivement finir par intégrer elle-même ces limites. Certaines personnes continuent malgré tout.

D’autres finissent par renoncer. Et c’est peut-être ici que nous devons nous interroger collectivement : combien d’idées, de talents, de projets ou simplement d’envies de participer à la société ont-ils été abandonnés non pas parce qu’ils étaient impossibles, mais parce que personne n’a suffisamment cru qu’ils méritaient d’être essayés ?

Changer cela ne nécessite pas toujours une nouvelle loi, cela peut parfois commencer beaucoup plus simplement : écouter avant de juger, demander avant de décider, laisser essayer avant de conclure.

Et surtout, remplacer une question trop souvent implicite — « Pourquoi cette personne ne pourrait-elle pas faire comme les autres ? » — par une autre beaucoup plus constructive : « De quoi cette personne aurait-elle besoin pour pouvoir essayer ? »

Cette différence de regard peut sembler minuscule. Elle change pourtant profondément la place que l’on accorde à quelqu’un dans la société. Et lorsqu’il est question de place dans la société, il existe un domaine où cette différence devient particulièrement déterminante : le monde du travail.

Le monde du travail n’échappe pas au problème

Le monde professionnel représente probablement l’un des endroits où l’égalité des chances prend sa dimension la plus concrète.

Travailler ne signifie pas uniquement percevoir un salaire. Le travail peut permettre de gagner en autonomie, de développer ses compétences, de rencontrer d’autres personnes, de participer à un projet collectif et, tout simplement, de sentir que l’on possède une place dans la société. C’est précisément pour cette raison que l’accès à l’emploi des personnes handicapées ou considérées comme fragiles ne devrait jamais être traité comme une question secondaire.

Le Défenseur des droits et l’Organisation internationale du travail ont publié fin 2025 un baromètre particulièrement préoccupant sur les discriminations dans l’emploi. Dans leur enquête, 35 % des personnes interrogées déclarent avoir subi un traitement défavorable ou discriminatoire au cours des cinq années précédentes pour l’un des principaux critères étudiés, parmi lesquels figurent notamment l’état de santé et le handicap.

Bien entendu, toutes ces discriminations ne concernent pas le handicap. Mais le constat général mérite déjà que l’on s’interroge profondément sur notre conception de l’égalité professionnelle. Une société peut-elle réellement prétendre donner sa chance à chacun lorsqu’une différence personnelle peut encore peser sur l’accès à l’emploi ou le déroulement d’une carrière ?

L’inégalité peut commencer avant même l’embauche Pour une personne en situation de handicap ou considérée comme fragile, l’inégalité peut commencer bien avant son premier jour de travail. Elle peut apparaître au moment même où quelqu’un décide, parfois inconsciemment, de ce dont cette personne serait capable ou incapable. Un employeur doit évidemment pouvoir déterminer si un candidat possède les compétences nécessaires pour occuper un poste. Il serait absurde de prétendre que chaque personne peut exercer n’importe quel métier indépendamment de ses capacités.

Mais cette logique doit fonctionner dans les deux sens. Une difficulté dans un domaine ne signifie pas automatiquement une incapacité dans tous les autres. Pourtant, le handicap peut parfois devenir la première information que l’on retient d’un candidat, avant son expérience, ses connaissances, ses qualités ou sa motivation.

Et c’est précisément là que peut apparaître une injustice : lorsque l’on ne cherche plus à savoir ce qu’une personne sait faire parce que l’on pense déjà savoir ce qu’elle ne pourra pas faire avoir besoin d’une adaptation ne signifie pas être incapable.

Certaines personnes ont besoin d’un poste aménagé, d’horaires différents, d’un environnement particulier, d’outils adaptés ou d’un accompagnement. Ces besoins existent et ne doivent pas être minimisés. Mais avoir besoin d’une adaptation ne signifie pas être dépourvu de compétences. Une personne peut rencontrer des difficultés dans certaines tâches et posséder, dans le même temps, de véritables qualités dans d’autres domaines : créativité, précision, capacité d’analyse, connaissances techniques, sens artistique, rédaction, organisation, mémoire, patience ou encore expérience personnelle.

Il faudrait donc renverser une question trop souvent posée. Au lieu de commencer par : « Qu’est-ce que cette personne ne peut pas faire ? »

nous pourrions commencer par : « Qu’est-ce qu’elle sait faire, et quelles conditions lui permettraient de le faire correctement ? »

Cela ne signifie pas créer artificiellement un emploi pour chaque personne, ni nier les contraintes réelles d’une entreprise. Cela signifie simplement examiner les compétences avant de tirer des conclusions à partir d’une différence.

Embaucher pour des compétences, pas pour remplir une case, il ne devrait pas être demandé aux entreprises d’embaucher une personne uniquement parce qu’elle est handicapée. Ce serait encore une autre manière de la réduire à son handicap. Une personne ne devrait pas devenir intéressante pour une entreprise uniquement parce qu’elle permet d’atteindre un objectif statistique ou de respecter une obligation légale. De la même manière, elle ne devrait pas être automatiquement écartée parce que son recrutement nécessite davantage de réflexion ou quelques adaptations.

L’objectif devrait être beaucoup plus simple : que chacun puisse être évalué sur ce qu’il sait réellement faire et bénéficier, lorsque cela est nécessaire et possible, des adaptations lui permettant d’exercer ses compétences.

L’inclusion professionnelle ne devrait donc pas consister à trouver une petite place à quelqu’un parce que la société considère qu’il faut bien lui en donner une. Elle devrait consister à reconnaître qu’une personne différente peut elle aussi avoir quelque chose à apporter.

Être embauché ne suffit pas cette question dépasse d’ailleurs largement le recrutement. L’égalité professionnelle suppose également de pouvoir évoluer. Une personne handicapée qui entre dans une entreprise ne devrait pas être condamnée à occuper éternellement le même poste simplement parce que l’on considère qu’il serait déjà satisfaisant qu’elle ait un emploi.

Comme n’importe quel autre salarié, elle peut vouloir apprendre, se former, proposer des idées, obtenir davantage de responsabilités ou changer de fonction.

Elle peut aussi se tromper, elle peut ne pas convenir à un poste, elle peut connaître un échec professionnel, Mais là encore, ce droit à l’échec fait partie de l’égalité. Traiter quelqu’un comme un citoyen à part entière, c’est également lui reconnaître le droit de réussir ou d’échouer selon ses propres capacités, plutôt que de décider à l’avance de ce que sera son parcours.

Et si nous passions à côté de compétences ? Cette question mérite peut-être d’être posée autrement. Lorsqu’une personne capable de travailler reste durablement éloignée du monde professionnel parce qu’aucun environnement adapté n’a été trouvé ou parce que personne n’a voulu regarder au-delà de ses difficultés, elle perd évidemment une possibilité.

Mais elle n’est pas la seule à perdre quelque chose, l’entreprise peut perdre une compétence, une équipe peut perdre une personnalité ou une manière différente de réfléchir. Et la société peut continuer à financer l’accompagnement d’une personne qui aurait peut-être souhaité contribuer davantage si elle en avait eu la possibilité.

Il ne s’agit pas d’affirmer que toute personne handicapée peut ou doit travailler. Certaines situations rendent l’activité professionnelle extrêmement difficile, voire impossible, et la solidarité nationale doit évidemment continuer à protéger les personnes concernées. Mais entre « tout le monde peut travailler » et « cette personne ne peut probablement rien faire », il existe une immense diversité de situations individuelles. C’est précisément cette diversité qu’une véritable politique d’inclusion devrait être capable de reconnaître.

Donner une chance ne signifie pas garantir un résultat, donner sa chance à quelqu’un ne signifie pas lui promettre un emploi. Cela signifie lui permettre d’être considéré pour ce qu’il peut apporter. Cela signifie accepter qu’un parcours puisse être différent sans être nécessairement inférieur. Cela signifie également comprendre qu’une personne peut avoir besoin d’aide dans une partie de son quotidien tout en étant parfaitement compétente dans un domaine professionnel précis.

Et lorsqu’une personne possède des capacités mais reste durablement éloignée du monde professionnel parce que personne n’a voulu regarder au-delà de ses difficultés, ce n’est pas seulement cette personne qui perd une possibilité. C’est également la société qui se prive de ce qu’elle aurait pu apporter. Mais cette réflexion nous conduit à une autre distinction essentielle.

Car permettre à quelqu’un de vivre grâce à la solidarité est indispensable lorsque celle-ci est nécessaire. Pour autant, aider quelqu’un est-il réellement la même chose que l’inclure ?

Aider n’est pas inclure

La France dispose d’aides, d’allocations, de dispositifs d’accompagnement et de structures spécialisées destinés aux personnes en situation de handicap ou confrontées à une perte d’autonomie. Ces dispositifs sont indispensables. Pour certaines personnes, ils permettent de vivre dignement, de compenser une partie des conséquences du handicap, de financer une aide humaine ou matérielle et parfois simplement de faire face aux dépenses du quotidien.

Il serait donc absurde d’opposer la solidarité à l’autonomie. Une société qui protège les personnes ayant besoin d’aide remplit une mission essentielle. Mais une question beaucoup plus profonde doit être posée : aider une personne signifie-t-il nécessairement l’inclure ? Pas toujours.

Il existe une différence fondamentale entre aider quelqu’un à vivre et lui permettre de prendre pleinement sa place dans la société. Une allocation peut permettre de payer certaines dépenses. Elle ne remplace pas la possibilité de construire un projet. Un accompagnement administratif peut aider une personne dans ses démarches. Il ne remplace pas le sentiment d’être écouté. Une structure spécialisée peut répondre à certains besoins. Elle ne devrait pas automatiquement déterminer l’ensemble de l’avenir d’une personne.

Et une reconnaissance de handicap ne devrait jamais devenir une étiquette signifiant : « Voilà désormais la place qui vous est réservée. » Accompagner sans décider à la place L’accompagnement devrait permettre d’ouvrir des possibilités, et non de les refermer. Lorsqu’une personne rencontre des difficultés, la première réaction consiste souvent à identifier ce qu’elle ne peut pas faire.

Cette démarche peut être nécessaire pour déterminer les aides dont elle a besoin. Mais elle devient problématique lorsqu’elle finit par définir entièrement la personne.

Pourquoi ne pas poser également d’autres questions ? Que pouvez-vous faire ? Qu’aimeriez-vous apprendre ? Qu’aimeriez-vous essayer ? Quel projet souhaiteriez-vous construire ? De quoi auriez-vous besoin pour avoir une véritable chance d’y parvenir ?

Ces questions changent complètement la logique de l’accompagnement. La personne n’est plus uniquement considérée comme bénéficiaire d’un dispositif. Elle redevient l’actrice principale de son propre parcours. Cela ne signifie évidemment pas que tous les projets pourront être réalisés. Comme pour n’importe quel citoyen, certaines ambitions seront possibles, d’autres difficiles et certaines irréalistes.

Mais déterminer cela devrait être le résultat d’une expérience, d’une évaluation réelle ou d’une tentative. Pas simplement d’un préjugé. La solidarité devrait être un tremplin, pas une frontière Nous avons parfois tendance à opposer deux situations : être autonome ou être aidé. La réalité humaine est beaucoup plus complexe. Nous avons tous besoin des autres.

Un entrepreneur dépend de ses clients, de ses fournisseurs et parfois de ses salariés. Un salarié dépend d’une entreprise. Une personne âgée peut avoir besoin de ses proches. Un enfant dépend de ses parents. Une personne momentanément malade peut avoir besoin d’aide. Pourquoi faudrait-il alors considérer qu’une personne handicapée perdrait une partie de son autonomie simplement parce qu’elle a besoin d’un soutien particulier ?

L’autonomie ne signifie pas vivre sans aucune aide. Elle signifie notamment pouvoir participer aux décisions qui concernent sa propre existence et disposer d’une marge de choix suffisante pour construire son parcours. Une société véritablement inclusive devrait donc être capable de protéger une personne lorsqu’elle en a besoin, tout en continuant à rechercher ce qu’elle pourrait accomplir lorsqu’elle le souhaite. Aider et inclure ne devraient pas être deux politiques différentes. L’aide devrait justement servir l’inclusion.

Et nous, citoyens, quelle est notre responsabilité ? Il serait tentant, après tous ces constats, de terminer cet article en adressant uniquement des reproches au gouvernement. Ce serait pourtant incomplet. Nous pouvons réclamer des changements dans les politiques publiques. Nous pouvons demander davantage d’accessibilité, de meilleurs accompagnements, une lutte plus efficace contre les discriminations et une meilleure prise en compte des capacités individuelles.

Mais aucune loi ne pourra, à elle seule, modifier chaque comportement humain. Aucun décret ne pourra obliger un voisin à regarder différemment une personne handicapée. Aucun ministère ne pourra supprimer instantanément la condescendance, le mépris, l’indifférence ou les préjugés présents dans certaines relations sociales. La fraternité inscrite sur les bâtiments publics dépend aussi de nous.

Le changement commence également dans les comportements ordinaires L’inclusion ne se joue pas uniquement dans les grandes décisions politiques. Elle existe aussi dans des gestes beaucoup plus simples. Écouter une personne jusqu’au bout. Lui demander son avis, ne pas parler systématiquement à sa place, ne pas supposer qu’elle ne comprendra pas, ne pas rire de sa différence, ne pas considérer automatiquement son projet comme irréaliste, ne pas confondre une difficulté avec une incapacité générale.

Et surtout, accepter de découvrir une personne avant de décider dans quelle catégorie elle devrait entrer. Ces comportements peuvent sembler minuscules face aux grandes politiques nationales. Pour celui qui les subit ou qui en bénéficie quotidiennement, ils peuvent pourtant changer énormément de choses. Une personne fragile n’est pas un citoyen de seconde catégorie. Une personne handicapée n’est pas uniquement quelqu’un qu’il faudrait assister.

Elle peut être un collègue, un entrepreneur, un artiste, un inventeur, un rédacteur, un ami, un voisin, un parent, un créateur ou simplement quelqu’un qui souhaite mener son existence comme il l’entend.

Et peut-être faudrait-il finalement arrêter de demander aux personnes différentes de démontrer constamment qu’elles méritent cette place. Cette place devrait déjà être la leur.

Alors, une question au gouvernement

Plus de vingt ans se sont écoulés depuis la grande loi du 11 février 2005 consacrée à l’égalité des droits et des chances, à la participation et à la citoyenneté des personnes handicapées. Il serait aujourd’hui légitime de dresser un bilan qui ne se limite pas au nombre de dispositifs créés, aux budgets engagés ou aux textes adoptés.

Ces éléments sont importants, mais ils ne racontent pas toute l’histoire. Il faudrait également poser des questions beaucoup plus humaines.

Combien de personnes ont réellement trouvé leur place dans la société ? Combien ont pu construire un projet qu’elles avaient elles-mêmes choisi ? Combien possèdent des compétences qui ne sont aujourd’hui ni utilisées ni reconnues ? Combien ont abandonné une ambition après avoir entendu trop souvent qu’elles n’en étaient pas capables ? Et combien vivent encore avec le sentiment qu’une décision prise sur leur situation administrative a fini, directement ou indirectement, par déterminer la place qu’elles devaient occuper dans la société ?

Ces questions sont difficiles à mesurer, elles n’en sont pas moins importantes. Après les droits, il faut regarder leur réalité. Une démocratie peut adopter les meilleures lois du monde. Encore faut-il regarder ce qu’elles produisent dans la vie quotidienne. Il ne s’agit donc pas de nier ce qui a été accompli depuis 2005.

Il s’agit de demander quelle doit être l’étape suivante. Peut-être devons-nous désormais mesurer davantage l’inclusion non seulement à travers les dispositifs disponibles, mais également à travers les possibilités réellement offertes aux personnes concernées.

Ont-elles davantage de choix ? Sont-elles davantage écoutées ? Peuvent-elles essayer ? Peuvent-elles travailler lorsque leurs capacités le permettent ? Peuvent-elles participer aux décisions qui concernent leur avenir ? Peuvent-elles être considérées autrement qu’à travers leur handicap ou leur fragilité ?

Voilà peut-être les véritables indicateurs d’une société inclusive !

Une question simple pour terminer

Alors, au gouvernement, aux institutions, aux entreprises, mais également à chacun d’entre nous, posons finalement une question très simple : Comment faire en sorte que l’égalité ne soit plus seulement un principe juridique, mais quelque chose que chaque citoyen puisse véritablement ressentir dans son existence ?

La France n’a probablement pas besoin d’une nouvelle promesse proclamant que tout le monde est égal. Elle a besoin de continuer à démontrer, dans les faits, que cette égalité peut réellement exister. Car une République ne devrait pas être jugée uniquement à la manière dont elle accompagne ceux qui disposent déjà de toutes les possibilités pour avancer.

Elle devrait également être jugée à sa capacité à permettre aux plus fragiles d’occuper pleinement leur place. Non pas une place choisie pour eux, non pas une place accordée par compassion, mais leur place, celle qu’ils auront eux-mêmes contribué à construire.

🐓 Liberté. Égalité. Fraternité.

Trois mots que nous connaissons tous. Trois mots inscrits sur nos institutions mais derrière ces trois mots se trouvent des millions de vies différentes. Et c’est peut-être là que se trouve le véritable défi : faire en sorte qu’un jour, personne n’ait plus besoin de rappeler qu’il est un citoyen à part entière.

À nous maintenant de décider si Liberté, Égalité, Fraternité restent seulement une devise, ou si nous voulons réellement en faire une réalité.

Une expérience personnelle qui interroge

Au moment même où je termine cet article, une expérience vécue aujourd’hui vient donner à cette réflexion une résonance particulière. Souhaitant réfléchir à mon avenir et à la possibilité d’évoluer vers davantage d’autonomie, je me suis rendu à la MDPH afin de me renseigner sur les démarches et les solutions qui pourraient m’être proposées. J’espérais y trouver un nouvel interlocuteur, capable de m’aider à regarder ma situation autrement et à envisager d’autres possibilités.

Je suis finalement ressorti avec une réponse qui m’a profondément déçu : pour la démarche que je souhaitais entreprendre, j’ai été redirigé vers la structure qui m’accompagne déjà. Administrativement, cette réponse possède certainement ses raisons. Mais humainement, elle m’a laissé face à un paradoxe : comment chercher une nouvelle voie lorsque la première réponse consiste précisément à retourner vers le cadre dont on souhaite évoluer ?

« Lors de mon passage à la MDPH, j’ai également posé directement la question du passage d’un ESAT vers le milieu ordinaire de travail. La réponse qui m’a été donnée était claire : selon les informations qui m’ont été communiquées sur place, ce passage ne serait pas possible dans ma situation. »

Cette expérience ne permet évidemment pas, à elle seule, de juger le travail de toutes les MDPH ni celui de tous les professionnels qui accompagnent les personnes en situation de handicap. Elle raconte simplement ce que j’ai vécu et, surtout, ce que j’ai ressenti. Elle pose néanmoins une question qui dépasse mon propre cas.

Lorsqu’une personne handicapée exprime le désir de changer de situation, de développer son autonomie ou simplement d’explorer une autre possibilité, dispose-t-elle toujours d’un espace suffisamment indépendant pour que son projet soit entendu et réévalué ?

L’inclusion ne devrait pas seulement consister à trouver une place à quelqu’un. Elle devrait aussi lui permettre, lorsqu’il ne se reconnaît plus dans cette place, d’en chercher une autre !.

Quand les expériences finissent par faire perdre confiance

Il existe également une conséquence dont on parle peut-être moins : la perte progressive de confiance après plusieurs expériences qui n’aboutissent jamais à quelque chose de concret.

J’ai moi-même connu plusieurs expériences professionnelles dans le milieu ordinaire. À chaque fois, il y avait l’espoir qu’elles puissent ouvrir une porte, permettre de montrer mes capacités ou simplement faire avancer mon parcours professionnel.

Pourtant, aucune n’a réellement débouché sur une situation durable. À force de recommencer, d’essayer, puis de revenir au même point, quelque chose finit par s’user : la confiance.

Lorsqu’une nouvelle proposition arrive, elle n’est alors plus nécessairement perçue comme une nouvelle chance. Elle peut au contraire rappeler toutes celles qui l’ont précédée et qui n’ont rien changé. Au bout d’un certain temps, il devient possible de refuser de nouvelles expériences, non pas parce que l’on ne souhaite plus évoluer, mais parce que l’on ne croit plus suffisamment au fait qu’elles puissent réellement mener quelque part.

C’est précisément dans ces moments que l’accompagnement devrait prendre tout son sens.

Une personne qui a perdu confiance n’a pas forcément besoin qu’on lui propose simplement une expérience supplémentaire. Elle peut avoir besoin qu’on lui explique pourquoi cette fois serait différente, qu’on reconnaisse les efforts déjà accomplis, qu’on l’encourage et surtout qu’on construise avec elle une véritable perspective derrière l’expérience proposée.

Car demander continuellement à quelqu’un d’essayer sans jamais lui permettre d’entrevoir une évolution concrète peut finir par produire l’effet inverse de celui recherché. Donc mon experience actuel j’arrive à un point ou maintenant dans cette srtucture j’ai perdu toute confiance en vers de nouveaux projets qui me serait proposé le mot qui me viendra à l’esprit sera NON .

À force de vouloir démontrer que l’on peut avancer, on peut finir par ne plus croire soi-même que le chemin mène quelque part.

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