
Par Marc Schneider Fondateur et rédacteur d’Observateur de la Vie et la Science, magazine indépendant
Article publié le 04/09/2026 12:48
Fraudes, travail pendant un arrêt, contrôles renforcés, dépenses publiques et droits des salariés : derrière les discours sur les abus, jusqu’où peut-on durcir le système sans pénaliser ceux qui ont réellement besoin de s’arrêter ?
L’arrêt maladie fait régulièrement son retour dans le débat public. Son coût, sa durée, les contrôles, les fraudes ou encore les personnes soupçonnées d’exercer une activité pendant leur période d’arrêt alimentent les discussions et les propositions visant à renforcer les règles.
À première vue, la logique peut sembler évidente : lorsqu’une personne détourne volontairement un dispositif destiné à protéger les salariés qui ne sont temporairement plus en mesure de travailler, il est légitime que des contrôles existent et que les abus puissent être sanctionnés. Un système de solidarité ne peut fonctionner durablement sans règles.
Mais une question beaucoup plus délicate apparaît lorsque les abus de certains deviennent un argument pour renforcer les contraintes qui s’appliquent à tout le monde.
Car derrière les statistiques et les dépenses de l’Assurance maladie se trouvent des situations humaines extrêmement différentes. Une personne peut être arrêtée après une opération, une maladie, un accident, une période d’épuisement ou parce que son état ne lui permet momentanément plus d’exercer son métier. Deux arrêts de même durée ne racontent donc pas nécessairement la même histoire.
Pourtant, à mesure que le débat se concentre sur la fraude et le coût des arrêts maladie, un risque apparaît : celui de regarder progressivement chaque personne arrêtée non plus comme quelqu’un qui bénéficie d’une protection sociale, mais comme quelqu’un qui devrait prouver en permanence qu’elle mérite cette protection.
Faut-il alors renforcer les contrôles ? Probablement lorsque des abus sont réellement suspectés. Mais faut-il pour autant rendre le système plus contraignant pour des millions de personnes à cause du comportement d’une minorité ?
C’est précisément là que commence le débat.
Quand les abus de quelques-uns alimentent la méfiance envers tous
Il existe une différence fondamentale entre être placé en arrêt maladie parce que son état de santé ne permet pas de poursuivre normalement son activité professionnelle, et détourner volontairement ce dispositif pour exercer parallèlement un autre travail.
C’est précisément ce second cas qui nourrit régulièrement les critiques. Lorsqu’une fraude est découverte, elle provoque légitimement de l’incompréhension : les indemnités versées pendant un arrêt reposent sur un système collectif destiné à protéger ceux qui en ont réellement besoin.
Mais ces comportements posent une autre question. Doivent-ils conduire à regarder avec davantage de suspicion l’ensemble des personnes en arrêt maladie ?
Car derrière chaque fraude médiatisée se trouvent aussi de très nombreux salariés dont l’arrêt répond à une nécessité réelle. Ceux-là ne cherchent pas à profiter du système. Ils traversent simplement une période durant laquelle leur état ne leur permet pas de travailler dans des conditions normales.
Punir la fraude est une chose. Transformer progressivement la protection sociale de tous pour répondre aux abus d’une partie de la population en est une autre.
Et c’est précisément cette frontière que nous allons examiner.
Une fraude individuelle peut-elle justifier une réponse collective ?
C’est ici que la question devient plus complexe. Lorsqu’un système est détourné par certaines personnes, la tentation est grande de renforcer les règles pour tout le monde. Davantage de contrôles, davantage de justificatifs, des durées plus encadrées ou encore une surveillance accrue peuvent alors être présentés comme des solutions nécessaires pour protéger les finances publiques.
Sur le principe, lutter contre les abus paraît parfaitement légitime. Les indemnités versées pendant un arrêt maladie reposent sur un mécanisme de solidarité : chacun contribue à un système destiné à protéger ceux qui, à un moment de leur vie, ne peuvent plus exercer normalement leur activité professionnelle.
Frauder ce système revient donc à fragiliser une protection dont d’autres personnes peuvent réellement avoir besoin.
Mais une difficulté apparaît lorsque la réponse apportée à ces comportements ne concerne plus seulement les fraudeurs, mais l’ensemble des salariés.
Une personne qui respecte les règles peut alors se retrouver soumise à de nouvelles contraintes simplement parce que d’autres ont abusé du dispositif. Et plus les règles deviennent complexes, plus elles peuvent également peser sur ceux qui traversent déjà une période difficile.
Car être en arrêt maladie signifie souvent devoir gérer bien davantage que son absence au travail. Il peut y avoir des rendez-vous médicaux, des examens, des traitements, des démarches administratives, des échanges avec l’employeur ou l’Assurance Maladie, auxquels peut s’ajouter l’incertitude concernant la reprise professionnelle.
Dans ce contexte, renforcer continuellement les obligations peut produire un effet paradoxal : vouloir combattre la fraude tout en compliquant davantage le quotidien de personnes qui n’ont précisément rien fraudé.
Il existe également un risque plus discret : celui de modifier progressivement le regard porté sur l’arrêt maladie.
À force de parler principalement de son coût, de sa durée ou des abus qui peuvent l’entourer, on pourrait finir par oublier sa fonction première. L’arrêt maladie n’a pas été créé comme un avantage accordé au salarié, mais comme une protection lorsqu’un état de santé rend nécessaire l’interruption temporaire du travail. La question n’est donc pas de choisir entre contrôler ou ne jamais contrôler. Elle est de savoir où placer la limite.
Contrôler une fraude présumée, sanctionner un détournement démontré et protéger l’argent collectif peuvent parfaitement se justifier. Mais considérer implicitement que chaque personne arrêtée pourrait être un fraudeur potentiel serait une tout autre philosophie.
Et derrière ce débat se trouve finalement une question beaucoup plus large : Une société doit-elle réduire les droits de tous lorsqu’une minorité abuse de ces mêmes droits, ou doit-elle avant tout chercher à mieux identifier et sanctionner ceux qui les détournent ?
Des contrôles existent déjà
Avant même de parler de nouvelles restrictions, il est important de rappeler une réalité parfois oubliée dans le débat : un arrêt maladie n’échappe déjà pas à tout contrôle.
Lorsqu’un médecin prescrit un arrêt de travail, cela ne signifie pas que le salarié dispose automatiquement d’une période pendant laquelle personne ne peut vérifier sa situation. Des mécanismes existent pour s’assurer que l’arrêt est médicalement justifié et que les obligations qui l’accompagnent sont respectées.
L’Assurance Maladie peut notamment procéder à des contrôles. Dans certaines situations, le salarié peut être convoqué afin que son état de santé et la justification de son arrêt soient examinés. L’employeur peut également disposer de moyens de contrôle lorsqu’il verse des indemnités complémentaires, notamment par l’intermédiaire d’une contre-visite médicale.
Autrement dit, le système français ne repose pas uniquement sur la confiance aveugle. Et c’est un élément essentiel lorsqu’on parle aujourd’hui de renforcer encore les règles.
Car si des outils permettant de détecter les abus existent déjà, une première question devrait logiquement être posée : sont-ils insuffisants, mal utilisés, ou faut-il réellement imposer de nouvelles contraintes à l’ensemble des salariés ?
La nuance est importante.
Lorsqu’une fraude est réellement identifiée, il paraît normal qu’elle puisse entraîner des conséquences. Une personne qui détourne volontairement un dispositif de solidarité ne porte pas seulement préjudice aux finances publiques : elle contribue également à alimenter la méfiance envers tous ceux qui utilisent ce dispositif légitimement.
Mais l’existence de fraudeurs ne signifie pas que la majorité des bénéficiaires fraude.
Cette distinction peut sembler évidente. Pourtant, elle devient parfois beaucoup moins visible lorsque le débat se résume à des montants : combien coûtent les arrêts maladie ? Combien de jours sont prescrits ? Combien pourrait-on économiser en renforçant les règles ?
Ces questions économiques sont légitimes. Un système financé collectivement doit évidemment rester soutenable. Mais les chiffres ne racontent jamais, à eux seuls, toute l’histoire.
Une augmentation du nombre ou de la durée des arrêts peut avoir différentes causes. Elle peut être liée aux comportements individuels, mais également au vieillissement de la population active, à certaines maladies, aux accidents, aux conditions de travail ou encore à des difficultés professionnelles qui finissent par avoir des conséquences sur la santé.
Répondre uniquement par davantage de contrôles reviendrait alors à traiter la conséquence sans nécessairement chercher la cause.
Et si l’on regardait aussi ce qui provoque les arrêts ?
C’est probablement l’une des questions les plus importantes de ce débat. Lorsqu’un salarié s’arrête, pourquoi s’arrête-t-il ?
Dans certains cas, la réponse est immédiate : maladie, intervention chirurgicale, accident ou problème de santé empêchant temporairement de travailler. Dans d’autres situations, l’origine peut être beaucoup plus progressive.
Des conditions de travail difficiles, une pression permanente, des horaires éprouvants, des conflits, une perte de sens, une organisation défaillante ou une charge devenue trop importante peuvent contribuer à dégrader progressivement la situation d’une personne.
On peut alors multiplier les contrôles une fois que cette personne est en arrêt. Mais cela ne répond pas nécessairement à une question pourtant fondamentale :
Aurait-on pu éviter qu’elle ait besoin de s’arrêter ? La prévention devrait donc occuper une place au moins aussi importante que le contrôle.
Améliorer certaines conditions de travail, détecter plus tôt les situations problématiques, permettre davantage de dialogue et faciliter une reprise adaptée lorsque cela est nécessaire peuvent également représenter des moyens d’agir sur les arrêts de travail.
Car une politique qui chercherait uniquement à diminuer le nombre d’arrêts sans se demander pourquoi les personnes s’arrêtent risquerait de confondre deux objectifs très différents : améliorer réellement la santé au travail et simplement améliorer une statistique.
Et c’est précisément à ce moment que les chiffres deviennent indispensables.
Combien coûtent réellement les arrêts maladie ? Quelle part correspond aux fraudes détectées ? Les abus sont-ils suffisamment importants pour expliquer les mesures envisagées ?
C’est ce qu’il faut maintenant regarder.
Des milliards d’euros d’indemnités… mais quelle place occupe réellement la fraude ?
Lorsqu’il est question des arrêts maladie, les montants avancés peuvent rapidement impressionner. Les indemnités journalières représentent effectivement une dépense importante pour notre système de protection sociale.
Selon la Cour des comptes, les dépenses d’indemnités journalières ont atteint 17,1 milliards d’euros en 2024, après une progression de 8 % cette année-là. Ce montant comprend les indemnités liées aux arrêts maladie ainsi que celles relatives aux accidents du travail et aux maladies professionnelles.
Une somme considérable, qui explique pourquoi l’évolution des arrêts de travail attire autant l’attention des pouvoirs publics.
Mais lorsqu’un chiffre aussi important est présenté, une distinction essentielle doit être faite : le coût des arrêts de travail n’est pas le coût de la fraude aux arrêts de travail.
Les deux réalités ne doivent pas être confondues.
En 2025, l’Assurance Maladie indique avoir détecté et stoppé 723 millions d’euros de fraudes sur l’ensemble de son système. Or, les fraudes spécifiquement liées aux arrêts de travail représentaient environ 49 millions d’euros.
Cela ne signifie évidemment pas que 49 millions d’euros constituent une somme négligeable. Toute fraude détourne de l’argent destiné à financer notre système de santé et de solidarité, et il est parfaitement légitime de chercher à la détecter et à la sanctionner.
Mais ces chiffres permettent de remettre le débat dans son contexte.
Ils montrent surtout qu’il serait trompeur d’associer automatiquement l’augmentation globale des dépenses liées aux arrêts de travail à la seule fraude.
La Cour des comptes relève d’ailleurs plusieurs facteurs expliquant la progression des dépenses : l’évolution et le vieillissement de la population active, la progression des salaires et du Smic ainsi qu’une augmentation du recours aux arrêts de travail.
Autrement dit, derrière l’augmentation d’une dépense publique peuvent se cacher plusieurs phénomènes très différents.
La fraude existe réellement et doit être combattue
Reconnaître cette nuance ne signifie pas nier le problème.
Les chiffres de l’Assurance Maladie montrent même une forte progression des fraudes détectées concernant les arrêts de travail : 17 millions d’euros en 2023, 42 millions en 2024, puis près de 49 millions en 2025.
Une partie du phénomène récent est notamment liée à l’apparition de faux arrêts de travail proposés sur Internet et les réseaux sociaux. Des documents falsifiés pouvaient être utilisés afin d’obtenir des indemnités auxquelles une personne n’avait pas droit.
D’autres situations correspondent davantage au cas souvent évoqué dans le débat public : une personne indemnisée pendant un arrêt qui continue parallèlement une activité rémunérée non autorisée.
L’Assurance Maladie a effectivement identifié de tels dossiers. Certaines caisses ont par exemple signalé des personnes poursuivant des activités professionnelles parallèles alors qu’elles percevaient des indemnités journalières.
Ces comportements existent donc bel et bien. Ils doivent être identifiés, contrôlés et, lorsque la fraude est démontrée, sanctionnés. Mais là encore, une fraude individuelle ne devrait pas automatiquement devenir le portrait de l’ensemble des personnes en arrêt.
Tous les fraudeurs de l’Assurance Maladie ne sont pas des salariés
Il existe d’ailleurs un autre chiffre rarement mis en avant lorsqu’on parle de fraude sociale.
Sur les 723 millions d’euros de fraudes détectées et stoppées par l’Assurance Maladie en 2025, les fraudes attribuées aux assurés représentaient environ 16 % des montants.
À l’inverse, les professionnels de santé libéraux, centres de santé compris, concentraient près des trois quarts des montants détectés, alors qu’ils représentaient une part bien plus faible du nombre de dossiers.
Cette donnée change quelque peu la perspective.
Lorsque l’on parle de « fraude à l’Assurance Maladie », l’image qui vient spontanément à l’esprit peut être celle d’un particulier qui abuse du système. Pourtant, la réalité financière des fraudes détectées est beaucoup plus large et implique également des professionnels et des structures.
Cela ne rend évidemment pas acceptable la fraude d’un salarié. Mais cela rappelle une règle essentielle lorsqu’on analyse un problème de société : ne pas transformer une partie du phénomène en explication de l’ensemble du phénomène.
Contrôler les fraudeurs plutôt que suspecter les malades
L’Assurance Maladie ne reste d’ailleurs pas inactive face à ces pratiques.
En 2025, plus de 9 700 dossiers concernant des fraudes aux arrêts de travail ont été identifiés, contre 8 400 en 2024. Près de 6 500 pénalités financières ont été prononcées dans ce domaine, pour un montant total de 25 millions d’euros.
Les moyens techniques ont également évolué.
Depuis septembre 2025, lorsqu’un arrêt de travail ne peut pas être transmis électroniquement, le formulaire papier doit être établi sur un Cerfa sécurisé comportant plusieurs dispositifs d’authentification. Cette mesure a notamment été introduite pour lutter contre la circulation de faux arrêts.
Ces dispositifs montrent une chose importante : la lutte contre la fraude peut être ciblée.
On peut sécuriser les documents, repérer des comportements suspects, effectuer des contrôles et sanctionner les personnes qui détournent volontairement le système sans nécessairement considérer chaque salarié malade comme un fraudeur potentiel.
C’est peut-être même là que devrait se situer une grande partie de la réponse.
Car lorsqu’une fraude peut être détectée grâce à de meilleurs outils, à des contrôles ciblés et à une meilleure circulation de l’information, une autre question apparaît :
pourquoi faudrait-il nécessairement réduire ou compliquer les droits de ceux qui respectent les règles ? La lutte contre la fraude et la protection des personnes réellement malades ne sont pas deux objectifs incompatibles.
Un système social solide devrait pouvoir faire les deux : être suffisamment ferme envers ceux qui le détournent et suffisamment protecteur envers ceux qui en ont réellement besoin. Et c’est précisément lorsque l’on commence à envisager des règles plus restrictives pour l’ensemble de la population que cet équilibre devient beaucoup plus fragile .
Quand la peur de l’abus finit par peser sur ceux qui ne fraudent pas
À force de vouloir empêcher les abus, un système peut finir par produire une conséquence inattendue : faire ressentir à ceux qui respectent les règles qu’ils doivent constamment démontrer leur bonne foi.
Pour une personne réellement malade, cette situation peut être difficile à vivre. L’arrêt de travail intervient précisément à un moment où elle peut déjà être fragilisée physiquement ou psychologiquement. Pourtant, aux problèmes de santé peuvent venir s’ajouter les démarches administratives, les justificatifs, les contrôles et parfois la crainte de voir ses indemnités interrompues.
Il ne s’agit pas de dire que tout contrôle serait injuste. Un système financé collectivement doit pouvoir vérifier que les prestations sont versées à ceux qui remplissent les conditions nécessaires.
Mais contrôler ne devrait pas signifier suspecter systématiquement.
Cette différence est essentielle.
Une personne qui respecte les prescriptions de son médecin ne devrait pas avoir à vivre son arrêt avec le sentiment d’être considérée comme potentiellement coupable simplement parce que d’autres ont détourné le dispositif.
Il existe également un risque plus profond : celui que cette suspicion dépasse les administrations et s’installe jusque dans le monde professionnel.
Un salarié absent plusieurs semaines peut parfois craindre le regard de ses collègues ou de sa hiérarchie. Pourquoi est-il encore absent ? Son arrêt est-il vraiment nécessaire ? Ne pourrait-il pas revenir plus tôt ?
Ces questions peuvent sembler anodines lorsqu’elles sont posées de l’extérieur. Elles le sont beaucoup moins pour celui qui traverse réellement une période difficile.
Car la santé ne se mesure pas uniquement à ce qui est immédiatement visible.
Certaines maladies, certaines douleurs ou certaines difficultés peuvent empêcher une personne d’exercer normalement son activité sans nécessairement être perceptibles par son entourage. Deux personnes peuvent également réagir très différemment à une même maladie ou à un même événement.
C’est précisément pour cette raison que la décision médicale ne devrait pas être remplacée par le jugement social.
Revenir plus vite ne signifie pas forcément revenir mieux
Il existe également une autre tentation lorsqu’on cherche à réduire les arrêts maladie : vouloir favoriser une reprise du travail aussi rapidement que possible.
Sur le papier, l’objectif peut sembler positif. Reprendre son activité permet de retrouver une vie professionnelle normale et évite qu’une absence ne s’installe durablement.
Mais une reprise trop précoce peut parfois produire l’effet inverse.
Un salarié qui revient alors que son état ne lui permet pas encore d’assumer correctement son travail peut rencontrer de nouvelles difficultés, voir son état se dégrader ou devoir être arrêté une nouvelle fois.
La véritable question ne devrait donc peut-être pas être : « Comment faire revenir les salariés plus rapidement ? » mais plutôt : « Comment leur permettre de revenir dans de bonnes conditions et durablement ? »
Cette différence de formulation change profondément la manière d’aborder le problème.
Elle oblige à s’intéresser non seulement à la personne arrêtée, mais également à son environnement professionnel.
Le monde du travail doit aussi regarder ses propres responsabilités
Lorsqu’un nombre important de salariés s’arrête, il est facile de regarder uniquement du côté des médecins qui prescrivent les arrêts ou des personnes qui en bénéficient. Mais le monde du travail lui-même doit pouvoir être interrogé.
Certaines absences trouvent leur origine dans des problèmes qui dépassent largement le comportement individuel : conditions physiques difficiles, organisation du travail, manque de personnel, pression, conflits, horaires, répétitivité des tâches ou absence de perspectives peuvent contribuer à détériorer progressivement la situation d’un salarié.
Dans ces cas-là, contrôler davantage l’arrêt intervient une fois que le problème existe déjà. La prévention consiste au contraire à intervenir avant.
Une entreprise capable d’identifier une difficulté, d’écouter un salarié, d’adapter temporairement certaines conditions ou de faciliter une reprise progressive peut parfois éviter qu’une situation ne s’aggrave.
Cela ne signifie évidemment pas que l’entreprise serait responsable de chaque maladie ou de chaque arrêt. Cela signifie simplement que le débat ne peut pas reposer exclusivement sur la responsabilité du salarié.
La santé au travail est aussi une responsabilité collective.
La solidarité suppose des droits, mais aussi des responsabilités
Défendre les personnes qui ont réellement besoin d’un arrêt maladie ne signifie pas défendre les abus.Au contraire.
Celui qui fraude volontairement ne détourne pas seulement de l’argent public. Il fragilise également la confiance envers un système dont dépendent des personnes qui, elles, respectent les règles.
C’est pourquoi la lutte contre la fraude reste nécessaire. Mais cette lutte peut poursuivre une cible précise : le fraudeur, plutôt que transformer progressivement chaque bénéficiaire en suspect potentiel.
La solidarité repose sur un équilibre.
Les citoyens doivent respecter les règles du système collectif dont ils bénéficient. Mais en retour, ce système doit également respecter ceux qui l’utilisent légitimement et leur garantir qu’ils ne perdront pas leurs protections simplement parce que d’autres ont triché.
C’est probablement là que se trouve l’un des enjeux essentiels du débat sur les arrêts maladie : être ferme face à la fraude sans devenir injuste envers la maladie.